Connexion S'enregistrer

Connexion à votre compte

Identifiant
Mot de passe
Maintenir la connexion active sur ce site

Créer un compte

Pour valider ce formulaire, vous devez remplir tous les champs.
Nom
Identifiant
Mot de passe
Répétez le mot de passe
Adresse e-mail
Répétez l'adresse e-mail

Christophe Colera

 

Christophe Colera

Christophe Colera est docteur en sociologie, chercheur associé au laboratoire Cultures et Sociétés en Europe de l’Université de Strasbourg (CNRS – UdS). Il est, par ailleurs, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et titulaire d’une maîtrise de philosophie. Il a publié divers ouvrages et articles universitaires en rapport avec la nudité, notamment « La nudité pratiques et significations » (Editions du Cygne, 2008) dont la notoriété a largement dépassé les cercles de la recherche académique. Son travail sur l’identité subjective s’attache aussi bien aux déterminations naturelles qu’aux constructions culturelles, et couvre un champ varié qui inclut l’histoire de la philosophie – voir notamment son ouvrage « Individualité et subjectivité chez Nietzsche » (L’Harmattan, 2004).

 

 

 

 

 

Le sentiment que la représentation de la nudité dans l’espace public se généralise, voire qu’elle se « banalise » est plus ancien qu’il n’y paraît : il existe déjà depuis plus d’un demi-siècle. Mais il s’accompagne aujourd’hui de tendances nouvelles, parfois contradictoires : on assiste à la fois à une volonté de « démocratiser le nu », et à un souci, parfois concomitant chez les mêmes personnes, de s’en protéger…

 

La « démocratisation du nu » peut se définir par cette propension, attestée par les sondages, de beaucoup de gens à exhiber leur nudité, partielle ou totale, non seulement dans l’espace domestique, mais aussi, de plus en plus, dans l’espace public, en se dévêtissant pour des causes politiques, des actions humanitaires ou simplement la défense de leur emploi. Mais, plus profondément, il faut entendre par « démocratisation du nu » cette volonté de mettre à portée de tous le pouvoir expressif de la nudité, sans crainte du ridicule, et sans peur de jurer avec des canons de beauté académique. La beauté plastique de la nudité était autrefois presque exclusivement attribuée à une fraction jeune et limitée de la gent féminine (modèles de peintres, danseuses, actrices de cinéma, « pin’up »), plus rarement masculine. Aujourd’hui, par delà les genres (hommes, femmes), les classes d’âges et les types de corps (de toutes tailles, de toutes mensurations), une revendication émerge – fortement véhiculée par certains médias – pour qu’une forme de charme soit reconnue à tous les individus, et afin que cette beauté se puisse manifester « toute nue », dépouillée des vêtements accusés d’emprisonner les gens dans des rôles et des postures factices. Il y aurait beaucoup à dire sur cette aspiration au « droit à la nudité » et surtout au « droit à la beauté de la nudité quelle qu’elle soit », ainsi que sur l’imaginaire, très ancien en Occident, qui lie vérité et dépouillement.

 

En même temps, et c’est là tout le paradoxe, le malaise devant la nudité – la sienne propre, comme, souvent aussi, celle d’autrui – perdure et même parfois tend à augmenter. Il demeure dans nos sociétés une crainte du désir sexuel encore fortement associé à la nudité, la peur des désordres et des violences qu’Eros occasionne – allant des crises de jalousie aux viols, en passant par tant d’autres formes de domination psychologique. Le tabou chrétien de la concupiscence s’est ici transmué, d’une certaine façon, en une crainte « fonctionnelle » des inconvénients de l’attirance sexuelle (une crainte renforcée par l’hygiénisme ambiant à l’heure où la propagation des virus, du SIDA à la grippe aviaire, éloigne les corps les uns des autres).

 

Plus subtilement encore, il convient de rappeler que le rapport à son propre corps n’est jamais aussi limpide que les esprits les plus « libres » voudraient le faire croire. Celui-ci reste un instrument, une sorte d’objet qui prolonge la conscience et sur lequel cette dernière peut appliquer ses soins ; une matière première que, certes, l’on espère sculpter aux formes de son identité propre ou de ses projets, mais qui demeure en grande partie « non choisie », mortelle, sujette au vieillissement et à la maladie, bardée de caractéristiques largement pré-définies par l’hérédité et sur lesquelles même la chirurgie esthétique n’a somme toute que des pouvoirs très limités. Il faut bien « faire avec », et, pour peu que les normes sociales envahissent les espaces publics avec des top-models aux mensurations idéales (souvent, du reste, à grand coup de retouches informatiques), cette limite du pouvoir de chacun sur sa propre apparence devient facteur d’inhibition, voire de culpabilisation – de plus en plus de gens étant enclins à traquer les supposés défauts de leur silhouette (ou de leur épiderme) et à vouloir les dissimuler. Le poids de ce fardeau-là est d’autant plus lourd à porter que la société de consommation investit dans le corps des valeurs autrefois plus cérébrales, le soin de l’image extérieure, scrutée dans ses moindres détails, venant remplacer l’attention aux mots, au style, à l’éloquence, naguère centrale dans les échanges.
Et puis, enfin, il ne faut pas négliger non plus cet héritage phylogénétique millénaire encore mal connu de notre rapport aux formes corporelles, au toucher et aux odeurs, inscrit dans nos gènes, et qui, sans doute, évolue encore aujourd’hui, mais dans des directions imprévisibles, sous l’effet de la réorientation progressive de nos sens dans le monde moderne, laquelle suscite de nouveaux évitements, et de nouvelles polarisations, notamment visuelles (nous n’avons plus aussi fréquemment que les chasseurs-cueilleurs d’autrefois, ni même que de nos aïeux du siècle dernier, le plaisir de l’odeur et des saveurs naturelles, de l’effort physique, du contact avec les animaux – en dehors de nos chiens et chats – mais notre œil est de plus en plus sollicité, par les écrans lumineux notamment). Ce rapport actuel aux corps est ainsi fait d’un mélange complexe d’attraction et d’aversion suivant les circonstances. Il y a là tout une continent noir des relations physiques, difficiles à verbaliser, qui se surajoute aux souvenirs et projections de l’enfance, aux impératifs d’optimisation du temps vécu, de minimisation des coûts, de rationalisation des actions, tout cela allant finalement dans le sens d’un recours à la pudeur comme à une armure protectrice.

 

Sur ce terreau fleurissent les adhésions à des discours religieux revigorés (celui de tous les monothéismes, mais aussi de polythéismes, comme dans l’hindouisme actuel) qui prônent la dissimulation des corps comme gage d’une maîtrise de soi au quotidien et d’ouverture mentale à la verticalité de la transcendance (laquelle redonne souvent sens et cohérence à des expériences corporelles et psychiques difficiles, notamment celle du déracinement). Il nourrit aussi un discours plus « laïque » du respect d’autrui et de soi-même par l’effacement des chairs.

 

Le jeune artiste Idan Wizen qui présente son œuvre dans le présent ouvrage, n’a pas hésité à se confronter (et confronter son remarquable talent de photographe), avec courage, et même de l’audace, à ces aspirations et aversions contradictoires que notre époque cultive dans les relations entre les êtres. Fuyant la facilité de photographier des mannequins pour qui la nudité n’est qu’un « costume » professionnel, il offre aux « anonymes », comme il dit, la possibilité de poser dans le plus simple appareil, puis propose à qui le veut bien d’acheter cette œuvre d’art pour un prix relativement modique.

 


Le défi est énorme car il transforme souvent une séance de pose en un effort de dépassement qui peut s’avérer difficile. Nombre des photos qu’il expose dans ce livre sont comme des tableaux de chasse, le trophée d’une victoire remportée par le modèle amateur sur lui-même et sur le regard d’autrui, ce qui fait toute sa valeur humaine. C’est aussi la marque d’un triomphe esthétique pour faire surgir de la matière corporelle la plus brute, la plus entièrement livrée au public, ce qu’elle a de plus intime, ce qu’elle reflète de l’histoire et de la sensibilité les plus personnelles du sujet photographié – et, parce que ces expressions, saisies dans la seconde d’un cliché, sont souvent ce qu’il y a de plus intime, et de plus particulier à l’individu qui nous fait face, elles sont aussi ce qui peut émouvoir le plus universellement. Elles rejoignent, en quelque manière, le fonds commun à tous les spectateurs de ce qui fait le lien entre tous les membres de notre espèce (un fonds qui mêle nos dispositions génétiques au flux d’interactions vécues qui cimentent une unité humaine par delà tous les particularismes).

Ce projet d’Idan Wizen, initié à Paris en 2009, recèle, à l’évidence, une force esthétique qui saute aux yeux à la lecture de ce livre – une lecture qui combine ingénieusement la puissance de l’image et celle du témoignage verbal des « anonymes » dévoilés lesquels, en se réappropriant l’expérience par la parole, ne peuvent jamais être traités comme de simples objets.

 

On ne saurait non plus négliger son potentiel social ou sociétal. Car, à travers la magie de l’objectif, chacun de ceux qui tentent l’expérience de la dénudation, en se présentant « comme il (ou elle) est », sans autre artifice que la prise de vue, le choix du décor et de la pose, devient soudain digne d’occuper une place centrale dans le salon de son voisin. L’art assume ici au plus haut point sa fonction de transsubstantiation du quotidien, à la manière, si l’on veut, du pinceau de Courbet à l’heure de l’angélus. Or si, par cette opération, l’image du corps de monsieur Tout-le-Monde devient, pour chacun d’entre nous, susceptible de remplacer celle de la Vénus de Milo ou de l’Apollon du Belvédère, nul doute que les œuvres de ce jeune créateur pourraient bien non seulement contribuer à la diffusion dans la société du principe de remise en cause des canons académiques (telle qu’elle se développe, depuis longtemps déjà, dans les avant-gardes artistiques), mais aussi ouvrir la voie à des formes nouvelles de rapports à soi-même et aux autres, des formes peut-être porteuses d’un nouveau lien social. Traiter autrui comme une œuvre d’art doit en effet logiquement permettre aux hommes d’aller plus loin encore que l’impératif catégorique de Kant (la règle morale), qui leur imposait de toujours considérer l’humain comme une fin, et jamais dans l’ordre des moyens.

 

La redécouverte du nu à la Renaissance, en Europe, a pu aider à la propagation de l’humanisme… avec toutes les transformations politiques et sociales que tout cela a pu impliquer… Qui sait si le geste d’Idan Wizen n’est pas aussi, à son échelle, mutatis mutandis, vecteur de phénomènes comparables ? À moins qu’il ne s’agisse… quel que soit leur attrait, que d’images fragmentaires, des représentations « parmi d’autres », toutes les autres qui, dans l’arrière-plan culturel collectif, les contredisent, et qu’elles seraient impuissantes à surclasser…

 

Au lecteur d’en juger, et d’en décider !

 

 

 

 

 

Un Anonyme Nu Dans Le Salon soutient la campagne :

Acheter de l'art pour soutenir le marché de l'art